Les guerres de l'Obscur - chapitre 2
Lorsqu'Emethia réapparut en Faérie, elle prit un instant pour admirer la vue qui s'étendait devant elle. Si en Réalie, la nuit était tombée ; ici, le jour régnait encore. L'air était plus riche, les couleurs plus vives... Les humains n'avaient accès à ce plan qu'en rêve… et encore, rares étaient ceux qui s'y perdaient... Le plus souvent, ils devaient de contenter des souvenirs que les Faes leurs distillaient durant leur enfance. Lors de leurs passages en Réalie, la taille des Marchands de Sable et de leurs confrères se retrouvait réduite à celle d'un animal de compagnie. Aussi était-ce toujours un soulagement que de revenir à la normale ! Juste pour le plaisir de prolonger un peu le vol, elle encouragea Pana à planer paresseusement jusqu'au grand Palais de Cristal dont les tours semblaient vouloir concurrencer les plus hautes cimes connues. Une plate-forme flottante était prévue pour les créatures volantes. Déjà un griffon y amorçait son atterrissage. Se penchant légèrement sur l'encolure du Pégase et fronça le nez.
« Ne te presse pas trop, » lui souffla-t-elle à l'oreille.
L'étalon rejeta la tête en arrière et hennit avec connivence. Lui non plus n'appréciait pas Korven, l'Orc noir au caractère tordu et encore moins sa monture, aussi vicieuse que son cavalier. Hélas, ce dernier semblait vouloir prendre son temps et Emethia ne put bientôt plus remettre à plus tard sa descente.
« Eh bien, petite... On rêve ? » demanda Korven avec un demi sourire qui dévoila les crocs proéminents de sa mâchoire inférieure.
« Je sais bien que tu as parfois du mal à bien viser pour atterrir, » fit-elle en ouvrant de grands yeux innocents. « Je ne voulais surtout pas te gêner ! »
On ne l'avait pas appelé l'Albatros pendant son noviciat pour rien et son nez bosselé était là pour en attester. Contrairement à ce qu'il aimait prétendre, il ne se l'était pas cassé pendant une bagarre mais lors d'un vol plané mal calculé qui s'était terminé contre la paroi d'une montagne. S'il fallait en croire la rumeur, cette dernière en portait d'ailleurs toujours les stigmates.
« Tu te crois drôle, peut-être ? »
Il semblait vexé mais pas au point d'oublier de la déshabiller du regard.
« Bien sur ! Il n'y a que toi qui ne rit pas ici. »
Et les garçons d'écurie qui s'étaient avancés pour s'occuper de leur monture de bannir précipitamment toute trace de sourire lorsque l'orc se tourna vers eux. Deux mètres de haut pour plus de cent kilos de viande - rien que du muscle, évidemment -, cela forçait le respect. Surtout, lorsque l'irascibilité de l'intéressé faisait figure de légende ! Pouffant dans sa manche, Emethia en profita pour griller la politesse à Korven lorsque l'esprit de l'air affecté à la plate-forme vint chercher les cavaliers. Très contente d'elle-même, elle ignora l'insulte en '-ope' que ce dernier, coincé en hauteur, lui hurla comme elle lévitait jusqu'à une petite passerelle reliant deux tourelles. Elle n'attendit pas qu'il la rejoigne et fila dans les couloirs translucides. Lorsque plus tard, elle croiserait à nouveau Korven, elle ne risquerait plus rien. Ses accès de colère bien que passablement dangereux retombaient en général aussi rapidement qu'un soufflé trop vite sorti du four. Au final, même s'il s'agissait d'un pervers monté en graine, doublé d'un fameux soupe-au-lait, l'orc n'était pas un mauvais bougre dans son genre. Mais elle n'était pas obligée de l'aimer pour autant.
Le Palais de Cristal était l'un des centre névralgique de Faérie. Il gérait les interactions avec la Réalie et, excitée comme une enfant à l'idée de distribuer du sable enchanté à de petits humains, Emethia s'était immédiatement engagée comme apprentie Marchande de Sable. Par malchance, son instructeur s'était révélé être un Fae Noir. Un orc mal embouché du nom de Korven. La jeune femme ayant de sérieux préjugés à l'encontre des Faes Noirs, autant dire que leur relation n'avait pas commencé sur de bonnes bases et n'avait pas évolué par la suite dans un meilleur sens. La fierté le disputa au soulagement lorsqu'elle obtint son grade – et qu'elle fut enfin – presque – débarrassée de la présence de son compagnon indésirable. Elfes, fées, nains, métamorphes, trolls, ogres et bien d'autres encore se croisaient dans les couloirs brillants en un mélange cosmopolite et varié. Messagers, guerriers, gardes, Marchands, Sculpteurs de Rêves... Retirant sa veste de vol, elle soupira se bien-être comme ses ailes diaphanes vibraient dans l'air frais. Emethia faisait partie du peuple des Fées, l'une des rares du palais. Ses congénères s'engageaient rarement dans les gardes officielles de Faérie. Ne serait-ce qu'à cause de leurs fragilité innée. Seulement, son sang n'était pas pur. Elle portait en elle une ascendance elfique qui en plus de son coté exotique contrebalançait les défauts que ses origines maternelles auraient pu lui conférer. Elle devait protéger ses particularités de Fée – comme ses ailes irisées, diaphanes, semblables à celles des libellules – mais l'un dans l'autre, elle adorait son métier. Avançant à petit pas rapides, elle se fraya un chemin en jouant des coudes dans la foule compacte qui se pressait dans les couloir du palais. Cette partie de celui-ci était toujours bondée, sans doute à cause de l'administration. Cette dernière était friande de rapports et de détails. Tous ceux qui s'aventuraient dans la Réalie, ou même dans les Royaumes Souterrains jouxtant les territoires Obscurs, devaient dès leur retour en Faérie se présenter dans les bureaux de la section à laquelle ils appartenaient afin de servir aux fonctionnaire un compte-rendu – et en trois exemplaires, s'il-vous-plaît ! Emethia ne voyait pas vraiment à quoi cela servait. En général, tout se passait bien malgré les rumeurs qui voulaient que les monstres du Maître des Ténèbres s'attaquent aux rêves des enfants de Réalie. Effectivement, il y avait parfois des incidents et les brigades anti-cauchemars entraient alors en action mais cela restait rare.
Le responsable de son secteur prit note de son rapport d'un air ennuyé, se retenant à peine de bailler. Vexée, la jeune femme ne s'attarda pas et ressortit en tapant des talons. Elle ne risquait pas de marquer le sol de cristal – bien trop légère pour cela – mais il n'empêcha que l'employé ouvrit des yeux alarmés fort satisfaisants. Son ventre gargouillant soudain, Emethia se rappela soudain que son dernier repas était déjà loin. Prenant appui sur une colonne translucide, elle s'élança dans les airs et déploya ses ailes qui vrombirent avec enthousiasme. Elle n'avait pas envie de faire la file pour gagner le mess et ses ailes devaient bien servir de temps en temps, non ? Se déplaçant au dessus des têtes qui se levaient sur son passage, elle gagna l'immense cafétéria bien plus vite que si elle s'était déplacée à pied. Il y avait certains avantage à être une fée ! Se posant délicatement, elle rejoignit le buffet sans cesse renouvelé par des esprits familiers. Il y en avait pour tous les goûts. Carnivores comme végétariens y trouvaient leur bonheur. L'on pouvait même y trouver de grands aquarium où grouillaient de petites créatures toujours vivantes... Un plateau en main, elle passa devant un récipient rempli de sang et choisit, juste à coté, une belle pomme d'or avant d'y adjoindre une montagne de légumes, agrémentés d'un steak d'hypogriphe – nombre de fées, malgré leur aspect éthéré, étaient carnivores ! – avant de se tourner vers la table des desserts.
« Tu comptes vraiment manger tout ça ? » s'étonna soudain une voix derrière elle.
Ses cheveux noirs finement tressés, un Sylphe Noir se tenait derrière elle, une lueur légèrement incrédule dansant dans ses yeux sombres.
« Ne t'inquiète pas, Killian, » répliqua-t-elle avec hauteur. « Je n'ai pas vidé tous les plats ! »
Entièrement monochrome, il la dépassait d'une bonne tête. Ses vêtements avaient la même teinte d'obsidienne que sa peau. La seule touche de clarté chez lui étaient la cornée de ses yeux, ses iris évoquant un gouffre insondable. Il émanait de lui une aura de séduction et de sensualité débridée et la jeune femme dut faire appel à sa volonté pour ne pas y réagir. Tout en finesse et en grâce, il évoquait une sombre panthère, dangereuse et attirante à la fois.
« Je m'étonne juste de voir que tu parviens encore à décoller malgré tout ce que tu avales. »
Petit sourire sarcastique et subtil déploiement de testostérones comme un elfe pâle s'avançait dans la manifeste intention de venir en aide à la demoiselle en – supposée – détresse. Le preux chevalier blanc déglutit laborieusement et passa à coté d'eux avec un petit air dégagé. Pour un peu, Emethia l'aurait entendu siffloter si elle avait suffisamment tendu l'oreille. Comme si elle avait besoin de secours, songea-t-elle un brin vexée.
/Quoique.../ songea-t-elle intérieurement comme une bonne partie des demoiselles présentes aux alentours faisaient mine de se pâmer.
Ses joues la brûlaient. Elle devait être aussi rouge qu'un dragon de feu ! Elle se détestait de réagir de la sorte et, plus encore, le Sylphe goguenard qui jouait de ses artifices.
« Remballe tes hormones, » siffla-t-elle à mi-voix avant de désigner d'un geste du menton les damoiselles dans tous leurs états. « Tu vas finir par provoquer une émeute ! »
Feignant l'indifférence, elle passa à coté de lui avant de s'arrêter.
« Quant à ce que je mange, c'est une question de métabolisme. Mé-ta-bo-lis-me ! Tu n'écoutais pas en cour d'anatomie faérique, ou quoi ? »
Elle s'éloigna d'un pas mesuré malgré les papillons qui voletaient dans son ventre. L'une des particularités des habitants des Royaumes Souterrains étaient une présence sexuelle particulièrement intense et violente. Ils n'avaient pas besoin de séduire leur proie pour qu'elle écarte les cuisses devant eux. Ils leur suffisaient en général d'être présents dans la même pièce. Enfin, cela dépendait du spécimen présent, rectifia-t-elle machinalement comme elle croisait Korven. Celui-ci se contenta de lui jeter un coup d'oeil torve mais aucune insulte ne franchit ses lèvres. Sa colère était retombée et il était passé à autre chose. Un instant, elle s'en voulut de lui avoir joué un mauvais tour mais le taquiner de la sorte était si amusant que son repentir ne dura pas. Après tout, il tendait le bâton pour se faire battre, elle ne voyait donc pas pour quelle raison elle se priverait de le charrier... Lorsqu'elle s'assit, elle remarqua avec un déplaisir mâtiné de désir que Killian prenait place en face d'elle. Il avait remballé sa séduction olfactive mais il la regardait avec une intensité dérangeante, vaguement gourmande. Un peu comme un matou devant un canari coincé dans sa cage.
« Tu pourrais peut-être combler mes lacunes scolaires. J'ai toujours aimé les travaux pratiques, » susurra-t-il.
Un instant, la Fée crut que son vis-à-vis avait décidé de se mettre à la maçonnerie – il ne lui manquait plus que le ciment et la truelle – avant de se rendre compte qu'il se moquait d'elle. Elle titilla l'idée de se servir de ses couverts comme fléchettes mais le bougre était rapide. Cela ne lui servirait qu'à se rendre ridicule. Avant qu'elle ne trouve une réplique suffisamment cinglante à son goût, une alarme stridente retentit, coupant toutes les conversation. Toutes les têtes, se tournèrent vers une énorme bouche pulpeuse qui venait d'apparaître sous le plafond en voûte.
« Alerte ! Alerte ! Secteur de Réalie, 36-06-20 ! »
Emethia sentit son palais se dessécher. Elle était responsable de la livraison de Sable dans ce coin-là.
« Attention ! Rêve gangrené ! Je répète rêve gangrené ! Brigade de la Nuit : commando des Loups demandée sur place. Urgence ! Alerte ! Urgence ! Attention ! Rêve gangrené ! Je répète... »
En face d'elle, Killian se leva.
« Ah... Désolé, princesse. Nous discuterons davantage une autre fois, » fit-il d'une voix trainante.
Le temps qu'elle se retourne vers lui, il avait déjà disparu. Les Brigades de la Nuit étaient formés de guerriers d'élite. Ces derniers pénétraient les rêves qui tournaient mal. Songes comme cauchemars étaient nécessaires au développement des enfants humains. Mais parfois, ils dégénéraient et devenaient dangereux pour les jeunes esprits qui étaient leurs hôtes. Les Brigades, divisées en divers commandos, intervenaient dans ces cas-là et repoussaient les créatures issues des songes qui avaient mal tournés. Ces combats oniriques étaient dangereux. Les guerriers devaient prendre garde à ne pas toucher l'âme de la petite victime s'ils ne voulaient pas aggraver davantage le mal subi. Les monstres issus de la gangrène, eux, ne se gênaient pas pour autant, rendant le combat d'autant plus périlleux. Killian était l'un des meilleurs combattants oniriques ayant jamais existé. L'appétit coupé, la jeune femme laissa des esprits familiers débarrasser la table et s'éloigna rapidement. Son coeur battait vite. Elle s'inquiétait pour ses protégés. L'un d'entre eux avait-il été infecté ? La Réalie était divisée en différents secteurs, chacun subdivisé en quartiers qui étaient alors affectés à un Marchand de Sable et une dizaine de Sculpteurs de Rêve. Il fallut un moment à la jeune femme pour remarquer que d'autres pas faisaient échos au sien. Korven, la mine sombre, l'avait rattrapée. L'orc avait de nombreux défauts – dont sa manie de la déshabiller du regard n'était pas le moindre – mais il aimait son travail et portait une tendresse sincère à ses petits humains. Elle avait vu la manière qu'avait son expression toujours renfrognée et sauvage de s'adoucir lorsqu'il larguait une poignée de Sable enchanté sur un visage poupin. Ils n'étaient pas seuls, les autres Marchands affectés au secteur se dirigeaient dans la même direction. Tous arboraient la même mine tendue.
« Ça va aller, » fit-elle d'une voix vaguement tremblante. « Les Loups vont tout régler. »
Mais ses paroles sonnèrent fausses à ses propres oreilles et son ventre se tordit douloureusement. Elle était inquiète et pas seulement pour leurs jeunes protégés. Un Sylphe Noir irritant et suffisant occupait ses pensées. Furieuse de constater qu'il avait finalement réussi à l'influencer, elle tenta de le traiter comme matière négligeable. En vain. Le petit groupe parvint finalement au pied d'une des tours. Le quartier général de la Brigade. Un Géant aux dread locks touffues les attendaient, se tenant un brin voûté dans le couloir pourtant vaste et haut. Il leva la main pour contenir leurs questions fébriles et leur fit signe de le suivre. Il les mena par un escalier qui malgré sa largeur paraissait presque étroit en sa présence. Toujours en silence, il les mena jusqu'à une porte et leur intima d'un geste de la main à la passer. Intimidés par sa carrure, les Marchands ne discutèrent pas et obéirent. Même Korven s'abstint de tout commentaire. Les Géant n'étaient pas de nature prolixe et, même si leur guide était un petit spécimen à l'aune de ses congénères, sa taille et le diamètre de ses biceps appelaient au respect. Découvrant la pièce en même temps que ses compagnons, Emethia se rendit compte qu'il s'agissait d'un petit salon. Il n'y avait plus qu'à patienter et à espérer.