Le cri

Publié le par Gaëlle K. Kempeneers

Le temps passe, parfois lentement. Les saisons et les passants se suivent et ne se ressemblent pas… ou peut-être est ce le contraire ?

Voilà longtemps que je ne sais plus.

Il est là, en face de moi, comme moi… en tout point pareil. Nous pourrions être jumeaux. Il a cette même expression torturée, angoissée.

La même que moi.

Nous nous tenons ensemble, les mains pressées contre nos tempes, les yeux exorbités et la bouche ouverte sur un cri silencieux, ce cri qui ne vient pas et que personne n’entendra jamais. Je suis lui et il est moi, il est unique… moi, multiple. Je sens une main sur moi, tant de mains, trop. Je me sens sale, elles ont laissé leurs traces sur moi, leurs caresses, leurs rêves et leur envie…

L’envie de le toucher mais ils ne le peuvent et doivent se contenter de la copie que je suis. Je n’importe pas, seul lui compte, je ne suis qu’un reflet. Demain, peut-être l’emporteront-ils et je cesserai d’exister, comme si je n’avais jamais été là. Pour l’instant, cependant, nous nous fixons, tant de douleur et de désespoir mêlés entre nous. Nous ne pouvons nous toucher, pourtant nous sommes si proches…

Tant de solitude et de haine.

Car nous nous haïssons pour ce que nous sommes.

Lui l’unique et moi… Oui, je ne suis qu’un simple reflet, condamné à n’être jamais vu.

Et lui ?

Il trône, souverain.

Il est une œuvre d’art.

Il est le premier et le seul.

Toujours terriblement seul dans sa bulle de souffrance et d’agonie.

Mais la solitude nous pouvons la partager. Dans notre silence torturé, nous nous fixons. Il est tout pour moi et je suis tout pour lui.

La folie ?

Nous la partageons aussi, nous y plongeons tous les jours un peu plus profondément. Il m’envie… comme je l’envie. Il a tout et moi rien et pourtant… il y a Elle.

Elle passe tous les soirs et s’arrête face à nous. Comme tous, Elle lui jette un regard admiratif sans vraiment me voir mais… c’est de moi dont Elle s’occupe. C’est moi qu’Elle lave tous les soirs avec cette douce éponge. C’est à moi qu’Elle chante ces airs doux et exotiques de son pays du Sud. C’est devant moi qu’Elle se recoiffe, c’est à moi qu’Elle demande si Elle plaira à son Julian. Je voudrais lui répondre mais, comme lui, le silence est ma malédiction. Je ne peux que la contempler, la laisser se superposer à lui.

« Oui, tu es belle, petite sœur du Sud, petite sirène aux cheveux de jais. Oui, tu lui feras tourner la tête comme tu fais tourner les nôtres. Va, petite sœur, n’hésite pas. Toi que la foule ne voit pas, tu es plus belle que la plus belle au monde. Qui pourrait te résister ? »

Ce sont les mots que je voudrais lui crier mais Elle n’entendrait pas et Elle s’éloigne sur un dernier sourire. Jour après jour, j’attends sa venue nocturne et parfois je rêve. Je rêve que peut-être je pourrais devenir son reflet, tenir dans ses yeux…

Mais je ne peux que hurler en silence ma douleur et ma solitude.

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Publié dans Nouvelles

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