Chemins brisés : chapitre 2
Camus
Mu a tenu parole. Lorsque je me réveille, il est là, assis en tailleur sur un coussin au pied du lit. La tête penchée sur le côté, il semble perdu dans ses pensées et ne remarque pas mon réveil immédiatement. Dans ses yeux, une lueur douloureuse brille et, un instant, j’ai l’impression d’être un voyeur indiscret.
« Mu… »
Il ramène son regard vers moi et je tends la main vers sa pommette bleuie.
« Je suis désolé… »
Il capture délicatement mon poignet avant qu’il ne parvienne à destination.
« Ne t’en fais pas Camus, » murmure-t-il doucement. « Il en faut plus pour me blesser… »
« Mais… »
« N’en parlons plus, d’accord ? »
Le silence s’installe entre nous, un peu pesant.
« Que m’est-il arrivé ? »
Il se raidit devant moi et détourne le regard. Je devine qu’il cherche à éluder la question et, cette fois, c’est moi qui capture mon poignet. Il me reste plus de force que je ne l’imaginais. Lui aussi semble surpris mais ne se dégage pas.
« J’ai besoin de savoir. »
J’ai terriblement peur. Peur de ce qu’il va me répondre. A vrai dire, je préférerais presque ne pas savoir mais je ne pourrai pas me cacher éternellement, autant être fixé de suite.
« Camus… Tu es encore… »
« Mu ! »
Il sursaute presque craintivement et le remord m’envahit. Il ne veut manifestement pas aborder le sujet et il a pris soin de moi avec tant de diligence... Je me sens mal de lui montrer si peu de reconnaissance mais plus il hésite et élude, plus je suis sûr d’une chose : je dois savoir. Les yeux baissés sur son espèce de sari, il se tait. Je peux voir ses dents mordiller sa lèvre inférieure, au rythme de son indécision.
« S’il-te-plaît… J’ai le droit de savoir… »
Ca ne me ressemble pas d’insister de la sorte. Habituellement, lorsque je demande quelque chose, je l’obtiens immédiatement. Hyoga n’hésiterait pas à me répondre, lui… Mais c’est normal, il est mon élève, tandis que Mu est un Chevalier d'Or tout comme moi. Je ne peux pas le forcer.
Finalement, il se dégage doucement de ma poigne et se lève. Pourtant, la réponse que j’attends ne vient pas comme il se détourne et sort de la pièce silencieusement. J’observe sa retraite en silence, malgré mon envie de hurler de frustration. Où me suis-je trompé dans mon approche ? Je ne comprends pas. Furieux, je frappe du poing sur le matelas avec pour seul résultat de raviver la douleur dans mon corps. Je n’ai plus qu’à serrer les dents en espérant que ça passe ou que Mu revienne. Le temps s’écoule sans qu’il ne reparaisse et peu à peu la douleur s’estompe tandis que je finis par sombrer dans un état semi comateux.
Le bruit d’une porte qui s’ouvre me réveille et je tourne la tête vers Mu qui vient d’entrer. Ses yeux sont rougis, comme s’il avait longuement pleuré. Cette image me dérange, elle ne concorde pas avec celle que j’ai de lui. Je garde le silence, tandis qu’il s’approche de moi. Une expression distante est gravée sur son visage, elle me met mal à l’aise.
« Tu veux vraiment savoir, Camus ? » demande-t-il calmement.
Trop calmement, justement !
Finalement, je n’en ai plus tellement envie. Sa réaction me fait peur.
« Oui. »
Je voulais répondre par la négative lorsque je me suis rappelé qui j’étais exactement. Un chevalier ne peut se permettre de laisser la crainte régir sa vie et puis, l’ignorance va finir par me rendre fou. Après un temps d’hésitation, Mu s’assied au pied de mon lit et ferme les yeux avant de soupirer presque imperceptiblement.
« Quels sont tes derniers souvenirs ? »
C’est une bonne question. A vrai dire, je n’ai pas encore creusé ma mémoire. Je sais que c’était la première chose à faire mais quelque chose me pousse à résister à cette idée. Pourtant, je n’ai pas le choix, Mu a raison, c’est par là que je dois commencer.
« Eh bien… Je me rappelle… Milo. »
Mon compagnon me regarde d’un air interrogateur mais je détourne la tête. Je n’ai pas vraiment de quoi me vanter.
***
Je ne sais pas pourquoi au juste mais je me sentais très fier de moi lorsque je suis entré dans le temple de mon ami, un peu comme un général entrant en territoire conquis. Enfin, je m’étais décidé à accepter les sentiments que je nourrissais pour lui. Enfin, j’allais être heureux. Et lui aussi. Cela faisait des années qu’il m’attendait patiemment, avec la fidélité d’un bon chien de berger. Cette fois, j’étais décidé. Je l’aimais et peu importait le regard des autres.
« Camus ? »
Le sourire qu’il me dédia quand il me vit me fit chavirer le cœur. Pourquoi avais-je perdu tant de temps ? Pourquoi avais-je repoussé – parfois cruellement – son affection si sincère ?
« Milo… Je dois te dire quelque chose. »
« Quelle mine grave ! Personne n’est mort, j’espère ? » rit-il en penchant la tête sur le côté.
Appuyé contre le mur, une main sur une hanche dont la peau pâle se laissait deviner entre le tissu de son t-shirt et celui de son vieux jeans élimé, il était beau à se damner. M’approchant de lui, je souris plus librement que je ne l’avais jamais fait.
« Non, tout le monde va bien. Ce que je veux te dire te concerne, Milo… nous concerne. »
Il se redressa d’un air interrogateur – et, je le sais maintenant, un peu alarmé.
« Vraiment ? »
« Oui… Je t’aime, Milo. J’aurais dû te le dire bien plus tôt mais… Mais tu pleures ? »
Je n’en revenais pas. Le chevalier du Scorpion, fier, courageux, arrogant, si sauvage, avait fermé les yeux et pleurait doucement. Attendri, j’allais pour le prendre dans mes bras lorsqu’il recula brusquement, se cognant contre le mur dans sa hâte de s’éloigner de moi.
« Oh Camus ! » murmura-t-il en tendant la main pour me maintenir à distance. « Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? »
Ce n’était pas tout à fait la réaction que j’attendais.
« Je ne comprends pas. Je croyais que tu m’aimais. »
« Oui bien sûr… Mais Camus. Est-ce que tu te rends compte ? Tu m’as repoussé pendant plus de dix ans ! Tant et si bien que j’ai perdu tout espoir de recevoir de toi autre chose qu’une amitié virile. »
« Mais… Je croyais… »
« Tu croyais qu’il t’attendrait éternellement, toute sa vie comme un gentil toutou ? »
Nous sursautâmes à cette intrusion dans notre drame très privé et je me tournai vers Kanon, prêt à lui dire le fond de ma pensée sur sa présence en ce moment précis. Il m’ignora et se dirigea tout droit vers Milo qu’il prit par la taille et serra tendrement contre lui.
« Kanon… » grondai-je d’un ton bas et menaçant.
« Camus ! Je t’en prie ! J’ai fait une croix sur ton amour ! » intervint alors Milo. « Kanon est gentil, tendre, il m’aime et ne réagit pas comme si c’était mal d’éprouver des sentiments humains. »
Je crois que ce fut ces dernières paroles qui firent déborder le vase. Je me jetai sur eux, prêt à commettre l’irréparable. J’éjectai l’indésirable et nous entourai d’un mur de glace infranchissable et opaque.
« Milo ! Pourquoi ? Je t’aime ! »
« Moi aussi, Camus. Mais c’est trop tard. J’aime Kanon, maintenant. »
Je l’embrassai alors. D’un baiser dur, sauvage, au goût de sang et de larmes avant de me rendre compte de ce que je faisais. Était-ce vraiment moi qui me laissais aller sur mon meilleur ami comme un chien en chaleur ?
« Je ne veux pas te perdre ! » gémis-je contre ses lèvres gonflées et meurtries de mes assauts. « Je ne veux pas ! »
Il me saisit alors par les épaules et m’éloigna fermement.
« Tu ne m’as pas perdu, Camus. Je suis toujours ton ami… mais tu as laissé passer ta chance et c’est la dernière fois que je te laisse me traiter de la sorte ! »
La lueur farouche dans ses yeux m’indiqua qu’il était sérieux et, vaincu, je dissipai mon mur de glace. Kanon se tenait à sa frontière et je le laissai rejoindre Milo sans m’interposer. Malgré ses paroles rassurantes, je savais que je l’avais perdu. Jamais, il ne serait à moi, comme il était au Gémeau. Jamais nous ne partagerions ce tendre regard qu’ils échangèrent brièvement.
J’avais perdu la seule personne que j'avais jamais aimée d’amour et ce, de ma seule faute.
« Je suis désolé, Milo, » murmurai-je, sans un regard à Kanon – je me sentais suffisamment humilié comme ça. « Désolé de ne pas avoir réalisé plus tôt. »
Il ne répondit pas et je me détournai sans plus attendre. Je ne sais pas combien de temps j’ai marché après ça mais lorsque j’ai repris la notion du temps, il faisait noir et je me trouvais sur une grève aride.
***
« Camus ? »
Je sursaute en entendant Mu m’appeler d’un ton vaguement inquiet et secoue la tête, me rendant compte que je m’étais perdu dans mes souvenirs.
« Je suis sorti de la vie de Milo… »
Voilà la raison pour laquelle il n’était pas à mes côtés à mon réveil. Je sens l’amertume me gagner mais je la repousse. Après tout, c’est aussi de ma faute s’il se trouve entre d’autres bras que les miens. Au pied du lit, Mu attend patiemment que je continue mes investigations dans ma mémoire. C’est alors que tout me revient brutalement et je me redresse dans le lit avec un cri d’horreur. Mon esprit semble tourner à vide, il est incapable de me faire comprendre qu’il ne s’agit que de souvenirs. Un sourire moqueur s’affiche devant moi, comme imprimé dans mes rétines. Un visage d’une beauté inhumaine et, surtout, la douleur. Insupportable. Une longue, longue agonie. Je ne sais pas qui il est, ni ce qu’il me veut mais il réussit, là où aucun de mes ennemis n’a jamais eu de succès. Il me fait supplier, jurer tout ce qu’il voudra tant qu’il arrête. Je lui ai obéi au doigt et à l’œil, je me suis soumis à lui en plus d’un sens mais jamais il n’a arrêté, se riant de mes cris et de mes pleurs. Il m’a brisé. Tant et si bien que je ne sais plus qui je suis, que je n’ai plus aucune dignité que je n’espère plus qu’une délivrance…
Des bras autour de moi me ramènent au présent mais je ne m’en débats que de plus belle. Ces traits félins, ces yeux de chats… et ces points de vie ancrés sur son front.
« Non ! »
Ce n’est pas un cri mais une supplique. Je ne veux pas que ça recommence ! Par pitié ! Non !
« Camus ! C’est fini ! Tu es en sécurité, maintenant ! »
Cette simple phrase, criée d’un ton affolé, a comme l’effet d’une formule magique. Je retombe entre les bras de Mu, non pas apaisé mais vidé de toute énergie.
« Non… »
Quelqu’un gémit pitoyablement et il me faut du temps avant de me rendre compte que c’est moi qui pleure à la manière d’un tout petit appelant sa mère. Je repose dans l’étreinte de Mu, la tête nichée dans le creux de son épaule, tandis qu’il caresse mes cheveux d’une main si douce qu’elle ne m’arrache que davantage de larmes. Enfin, il me rallonge et écarte du bout des doigts des mèches de cheveux collées sur mon front par la sueur.
« Tu es en sécurité ici, Camus. Il ne peut pas entrer dans ce sanctuaire. »
Pourtant, je sens sa voix trembler dans une épouvante partagée.
« Je ne comprend pas… Pourquoi… Je ne comprends pas. Que m’a-t-il fait ? Pourquoi ? »
Des lèvres délicates de mon compagnon, un minuscule soupir s’échappe, plus éloquent que toutes les complaintes du monde.
« Tu as été torturé à mort, Camus. Il t’a tué avant de te ramener à la vie... »
« Il… »
« Dors, Camus. Je serai là à ton réveil et je te promets de t’expliquer ce que je pourrai. »
Avec confiance, je ferme les yeux. Mu est là, il veillera sur mon sommeil, je suis en sécurité auprès de lui. Tandis que je sombre, des gouttes salées tombent sur mes lèvres et je crois entendre quelqu’un me souffler à quel point il est désolé.