Chemins brisés : chapitre 4
Camus
C’est étrange, pour la première fois de ma vie, je ne sais pas trop comment réagir. La confrontation avec Mu était étrange. Son vernis de calme et de contrôle s’est brusquement brisé et il s’est effondré, terrassé par la même terreur qui me taraude. J’étais furieux contre lui, sans vraiment savoir pourquoi, comme si le fait qu’il connaisse l’identité de mon bourreau en fasse son complice mais la vision de son dos torturé m’a brutalement ramené à la raison. Comment a-t-il fait pour survivre sous cette pression tout ce temps, sans jamais rien laisser paraître ?
Tout comme moi, Mu est une victime. Je n’aime pas ce mot, il me laisse un arrière goût de bile amère dans la gorge mais il faut regarder la réalité en face, face à ce Kaalmi nous n’avons rien pu faire. A l’époque Mu n’était qu’un enfant et, moi-même… Je n’ai aucune excuse pour avoir connu la défaite contre lui. Toute une partie des explications de mon compagnon m’échappe, je ne peux que fixer cet homme tellement puissant réduit à redevenir un enfant de dix ans face à la terreur qui le conditionne. Ca me donne la nausée et sans trop savoir comment je suis arrivé là, je m’agenouille devant lui pour me mettre à sa hauteur et lui prends la main. Elle tremble dans la mienne et je ne peux m’empêcher d’éprouver une forme d’admiration pour son courage. Malgré la terreur que lui inspire ce Kaalmi, malgré la torture dont il a été victime alors qu’il n’était qu’un enfant, il a pourtant trouvé suffisamment de volonté pour défier son tourmenteur, m’emmener en sécurité. Je le retiens alors qu’il cherche à fuir hors de la chambre. Je suis terrorisé moi aussi mais au moins, je ne suis pas seul. Mu sait par où je passe, la peur qui est la mienne. J’ai été une victime tout comme lui entre les mains de son tourmenteur et, honnêtement, je refuse de le rester une seconde de plus. Je suis un adulte et un chevalier, que diable !
Quant à Mu…
« Si tu le veux bien… Nous surmonterons les actes de ce Kaalmi, ce bourreau d’enfant, à deux. »
Il me fixe surpris, presque incrédule, avant d’exhaler un souffle qu’il retenait jusque là et de s’affaisser lentement. Nous sommes toujours accroupis lui et moi, aussi ne tombe-t-il pas de haut. Je le maintiens par les épaules et les sens tressauter sous mes paumes.
« Mu ? »
Il me faut un instant avant de me rendre compte qu’il rit. Un peu vexé, je le secoue.
« Oh seigneur ! » émet-il d’une voix étranglée. « Je suis pitoyable ! »
Il redresse la tête vers moi et me sourit avec tristesse.
« Merci, Camus, » dit-il doucement.
Je le lui rends sincèrement. Il est inutile d’ajouter quoi que ce soit, tout ce qui importait au fond a déjà été dit. Avec peine, je tente de me redresser mais ne réussit qu’à vaciller faiblement. Aussitôt, il me soutient et m’aide à m’asseoir sur le lit. Sa tunique gît oubliée sur les sols tandis qu’il vérifie qu’aucune de mes blessures ne se soit rouverte. Je le laisse faire sans protester. Il semble plus calme, pourtant, ses larmes continuent à couler sans qu’il ne puisse les en empêcher. En temps ordinaire, je n’éprouverais que du mépris pour une telle démonstration de faiblesse mais la normalité n’a plus vraiment cours en ce qui me concerne. Étrangement, j’assimile ses pleurs silencieux à du sang coulant d’une blessure infectée depuis trop longtemps…
Oui, c’est bien ça !
Ce qui roule le long de ses joues trop pâles, c’est du sang vicié qui s’échappe de la profonde entaille qui défigure son âme tout comme la mienne. A le regarder agenouillé devant moi, je me sens gauche, mal à l’aise comme d’habitude lorsque je dois gérer des émotions humaines. J’aimerais m’appliquer mes propres conseils de chevalier des glaces mais j’en suis tout bonnement incapable. Ce Kaalmi m’a volé toute la maîtrise que j’avais soigneusement cultivée toutes ces années. Cela m’enrage mais je ne peux rien y faire et Mu est à la même enseigne que moi.
Avec hésitation, mes mains remontent le long de ses bras pour se poser sur ses épaules. Sa chair est chaude et souple sous mes doigts glacés. Il me regarde surpris avant de détourner le visage comme s’il avait honte de son apparente faiblesse et cette pensée m’est soudain insupportable. Instinctivement, je me penche ver lui et mes lèvres trouvent le chemin de ses larmes, les traquant sans répit jusqu’à les cueillir au coin de ses cils. Soyeux et épais, ils frémissent doucement mais il ne tente pas de m’échapper et, lorsque je le pousse gentiment en arrière, il se laisse allonger sur les coussins, sa longue chevelure étalée en corolle en dessous de lui. Aucun mot n’est échangé et nous ne réfléchissons plus, il n’y a plus que l’urgence frénétique de nos deux corps et de nos esprits. Il répond à mon besoin avec la même ferveur et bientôt, nous cessons de penser tout simplement.
Mu
Allongé sur le dos, je fixe le plafond de ma chambre sans vraiment le voir. Camus s’est endormi en travers de mon torse, m’enserrant dans une étreinte au goût désespéré, le front niché au creux de mon cou. Je la lui rends, une main sous son crâne, perdue dans la masse soyeuse de ses cheveux et le bras passé dans son dos. Deux de ses doigts sont passés sous la ceinture de mon pantalon et je me rends compte de la folie qui nous a saisis.
Si, affaibli, Camus ne s’était pas brusquement endormi, vaincu par la fatigue à la fois physique et émotionnelle, nous aurions…
Bizarrement, je me demande si cela n’aurait pas mieux valu qu’il reste conscient. Non… pas bizarrement. J’en avais envie sur le moment, je voulais qu’il me recouvre que nous baignions ensemble nos blessures communes. Cela fait si longtemps que la chaleur humaine se refuse à moi que j’en ai à nouveau les larmes aux yeux mais j’ai suffisamment pleuré pour toute une vie. A présent, il nous faut agir. Moi non plus, je ne veux plus être victime de Kaalmi…
Pourtant, je rechigne à quitter la chaleur que m’offre paradoxalement le plus froid des chevaliers des glaces, je voudrais y rester encore un peu. Mentalement, j’appelle à nous une couverture qui vient nous recouvrir pour quelques heures encore et je ferme les yeux, presque heureux pour la première fois depuis trop longtemps.
Lorsque je me réveille, nous nous trouvons toujours dans la même position. Il va bien falloir que je me lève. Avec douceur, je me dégage de l’étreinte de Camus et le soulève pour le remettre au lit. Ses blessures guérissent bien, il sera bientôt rétabli. Je ne m’inquiète pas trop pour son état physique, c’est un guerrier, il en a vu d’autres… Le fil de mes pensées s’interrompt comme des doigts se referment sur mon poignet.
« Mu… »
Ah… Je n’ai pas envie d’entendre ce qu’il va dire. Je suis lâche, je crains de souffrir. Je voudrais prolonger le rêve mais je ne peux échapper à son regard.
« Je suis désolé. Je n’avais pas le droit… »
Mais tais-toi ! Je t’en prie, ne dis pas que c’était une erreur. Je le sais bien, pourtant…
« Et… ah… Mu. Regarde-moi, s’il-te-plaît ? »
A contrecoeur, je ramène mes yeux dans les siens.
« Hier, j’ai commis une erreur. Je ne comprends pas comment j’ai pu me conduire d’une manière aussi idiote. »
Et moi, je ne comprends pas comment tu peux te montrer aussi cruel. Je voudrais sentir la colère monter en moi mais il n’y a que ce vide intense et effrayant qui s’étend de plus en plus. Tu ne peux pas savoir, évidemment. Il n’y a rien entre nous, il n’y a jamais rien eu en dehors de quelques mots échangés dans une bibliothèque… J’ai été fou de me bercer d’illusions. Je le savais bien, pourtant, que ce n’était qu’un instant de… trop plein physique, de folie que nous avons traversé, il n’y avait rien derrière. Est-ce que je me sens seul au point de me montrer aussi pitoyable ?
Sa main remonte le long de mon bras en une caresse cruelle et vient se poser sur ma joue.
« J’ai commis trop d’erreurs. Je ne veux pas perdre ton amitié, ni ton respect en agissant sur un coup de tête. C’était trop soudain, c’était… trop, tout simplement. Si… Si tu veux bien… »
Il laisse sa phrase en suspend et j’ai beau me creuser la tête, je ne parviens pas à la terminer. Je me sens bouleversé sans comprendre le sens de mon émoi… Mon esprit semble engourdi, comme entouré d’une épaisse couche de coton, et je me vois hocher la tête et forcer un sourire qui sonne faux sur mes lèvres.
« Bien sûr. Je comprends. »
Je me dégage gentiment et bat en retraite vers la porte.
« Je vais préparer le repas, tu dois avoir faim… »
Avant qu’il ne puisse répondre, je suis dehors et repousse le battant contre lequel je m’appuie un instant. Après l’intensité de ma confession et de ce qui s’est passé ensuite, mon jugement a été biaisé et je me suis laissé allé à des sentiments qui me sont pourtant interdits. Je ne suis plus un adolescent tombant amoureux à chaque regard, je ne suis même pas humain ! D’autant plus que Camus est sans doute toujours sous le choc de ce qui lui est arrivé. Il ne pense plus très droit. Mourir ainsi pour être brutalement rappelé dans son corps meurtri avant que votre esprit n’ait eu le temps de se détacher de son enveloppe charnelle, cela a de quoi déstabiliser. Je lui ai porté secours et il reporte son besoin de support et de contact sur moi d’une manière plus adulte que je ne l’aurais pensé. C’est tout, il n’y a rien d’autre à creuser. J’ai été tout simplement stupide de me laisser aller à croire…
Tandis que je m’éloigne, cependant, mon cœur ne peut s’empêcher de se serrer à ces pensées.
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A suivre ^^