Le chant de la Malombre : prologue
Recroquevillé sous un porche à moitié écroulé, Béryl voyait son monde s’effondrer autour de lui. Le village était la proie des flammes.
Dévasté par des assaillants inhumains.
La chapelle où les adultes avaient tenté d’abriter les enfants était en feu. Aveuglé par les nuées ardentes qui s’élevaient de toutes parts, le petit garçon s’était perdu dans un enfer de corps affreusement brûlés et de cris torturés. De longues formes sinueuses se dessinaient au travers de l’épaisse fumée. Leurs rugissements assourdissants le pétrifiaient sur place de terreur. Une jeune femme échevelée et aux jupons déchirés s’étala soudain à un mètre de lui, s’écorchant les bras et le menton sur les gravas. Il reconnut Emeline, la fille du forgeron. La veille, elle s’était promise à Lâam, le guérisseur du village, et les plus jeunes avaient pu veiller jusqu’à tard dans la soirée.
A peine quelques heures plus tôt.
Des siècles…
Une éternité.
Leurs regards horrifiés se croisèrent. L’enfant geignit en se racrapotant davantage sur lui-même tandis que de larges et sombres silhouettes se penchaient sur la fuyarde, l’empoignant brutalement par les épaules. Elle laissa échapper un cri de terreur et de douleur mêlées tout en se débattant en vain. Pressant ses doigts contre ses lèvres desséchées, Béryl regarda impuissant le rapt d’Emeline. Sa nature impétueuse et généreuse lui hurlait de courir au secours de la captive mais son instinct de survie lui dictait une toute autre attitude. A la fois terrorisé et fasciné, il détailla leurs assaillants monstrueux. Recouverts d’une armure granuleuse, leurs traits demeuraient masqués et le petit garçon ne put apercevoir que deux traits jaunâtres dans l’ouverture de leur heaume tassé sur leurs épaules. Il les devinait trapus et puissants sous leur singulière protection, le torse trop développé pour leur taille – pourtant imposante – et les bras trop allongés. Presque simiesques. Il ne put cependant pas approfondir la question, le feu, gagnant son abri, le chassa dans la tourmente. Se sentant terriblement vulnérable et exposé, il tituba un moment avant de s’immobiliser au dessus du corps d’une toute petite fille.
Tordu et brisé comme un jouet qu’un enfant cruel et peu soigneux aurait oublié derrière lui.
Les muscles de sa gorge se contractèrent violemment, l’empêchant de respirer correctement, et il tomba à genoux sans oser toucher le petit corps. Sanglotant, il se balança quelques instants d’avant en arrière et chercha d’un regard désespéré un adulte qui pourrait le protéger, reprendre la direction des évènements.
« Mamaaan, » bêla-t-il d’une voix grêle avant de s’étouffer à moitié avec la fumée et ses larmes mêlées de bile.
Après tout, il n’était encore qu’un petit garçon de neuf ans, maigrichon, aux cheveux blonds ébouriffés et à la vue brouillée par l’horreur. Tout ça… Ça ne pouvait pas arriver. Ça ne pouvait être réel ! C’était un horrible cauchemar dont il allait se réveiller, n’est-ce pas ?
Alors pourquoi… pourquoi cela ne s’arrêtait-il pas ?
« Maman ! » appela-t-il plus fort, secoué par des sanglots hystériques.
Mais personne ne vint et il dut bientôt se rendre à l’évidence qu’il ne savait pas ce qu’il était advenu des membres de sa famille ni même s’ils étaient toujours vivants. Cette seule pensée faillit provoquer une nouvelle crise de larmes mais un rugissement assourdissant l’envoya bouler dans la poussière. Sonné, les oreilles bourdonnant d’un sifflement aigu, Béryl se redressa tant bien que mal avant de se figer sur place, bouche bée d’incrédulité.
Au dessus de lui, un immense dragon noir balançait ses neuf cous au bout desquelles ses têtes immenses considéraient le village anéanti avec quelque chose comme une folle satisfaction brillant dans leurs prunelles écarlates. L’une d’elles se positionna soudain à la hauteur de l’enfant qui constata qu'elle était aussi grande – sinon plus – qu’une charrette remplie de foin. Si la créature le désirait, il lui suffirait d’entrouvrir sa gueule bardée de crocs longs comme deux fois le bras du petit pour le gober tout cru. Le garçon ouvrit la bouche pour crier mais aucun son ne sortit de sa gorge nouée par la peur. Comme pour le moquer, la créature émit un barrissement qui projeta le blondinet à terre, l’assommant pour le compte.
Lorsqu’il revint à lui, Béryl porta les mains à ses tempes qui le faisaient atrocement souffrir. Un profond silence régnait tout autour de lui, contrastant violemment avec le paysage d’apocalypse qui l’entourait. Une femme passa en courant à côté de lui, la bouche démesurément ouverte sur un appel qui resta muet avant de se faire happer par l’une des têtes du dragon qui dominait toujours la situation. L’enfant regarda sans comprendre ses doigts rougis avant de se mettre à quatre pattes. Le monde fit une embardée autour de lui et il se râpa le menton sur les gravas. Son estomac se révulsa soudain et il vomit plusieurs jets de bile brûlante. Il lui fallut plusieurs essais infructueux avant de parvenir à se mettre debout sans tomber. Chancelant, il s’ébranla maladroitement, prenant appui ici sur une poutre, là sur un corps encore chaud avec pour seul objectif de s’éloigner le plus possible de ce cauchemar. Il ne réfléchissait plus, ne ressentait plus. Seule comptait encore la survie. Son centre de gravité lui jouait des tours, il tombait ou partait en perdition tous les trois pas et, peut-être, fut-ce ce qui le sauva. Un choc violent dans son dos le souleva soudain de terre et le projeta à plusieurs mètres entre les jambes d’un chevalier inhumain qui l’ignora superbement, traînant une femme inanimée par sa longue chevelure auburn. Une douleur fulgurante descendait d’entre ses omoplates jusqu'au creux de ses reins mais il ne s’arrêta pas, rampant avec obstination, même si le moindre geste était une torture. Un feu ardent qui brûlait jusque derrière ses orbites.
Plus tard, le monde appellerait cette page d’histoire, les Jours Sanglants. Où, durant trois interminables journées, les dragons, menés par des créatures issues des pires cauchemars de l’humanité, étaient devenus fous et avaient massacré des milliers d’innocents avant de se retrancher derrière les frontières mouvantes nouvellement créées de la Morteterre. Les jours où la caste des Tueurs de Dragons était née. Mais pour le petit garçon que Béryl était alors, ils resteraient à jamais l’époque où son enfance s’était envolée sur des ailes noires et membraneuses.
Il ne sut jamais combien de temps il s’était ainsi traîné à la seule force des ses jeunes bras, entouré d’une bulle de silence surnaturel mais, peu à peu, la texture du sol changea sous ses paumes. De pierrailles torturées et brûlantes, il devint herbes souples et mousses velouteuses. La rosée vint humidifier ses lèvres desséchées et il ouvrit des yeux qu’il ne se souvenait pas avoir fermés. La forêt l’entourait protectrice et vibrante de vie. Des chênes et des frênes le surplombaient, étendant leurs branches au-dessus de son corps brisé comme pour mieux le cacher. Des sapins dressaient leurs épines en un dérisoire mais courageux bouclier et, si l’odeur écoeurante de la fumée n’était parvenue jusqu’à lui, il aurait pu se croire en sécurité. Néanmoins, le cauchemar ne semblait pas vouloir prendre fin et l’enfant laissa échapper un sanglot qu’il ne pouvait toujours pas entendre. Cependant, il sursauta soudain, oubliant presque le danger qui le talonnait, lorsqu’une délicate main verte sortit du feuillage bientôt suivie du reste d’un corps nu et gracieux.
Une dryade !
La petite créature, à la longue chevelure d’écorce couronnée de mimosas tendit le cou en direction de l’est d’où s’étendait un lourd nuage parcouru d’éclairs sombres qui avançait rapidement dans leur direction. Bouche bée de surprise, Béryl en vit apparaître d’autres qui se coulaient hors des troncs d’arbres et s’accroupirent en cercle autour de lui. Bientôt, d’autres membres du Petit Peuple des bois virent les rejoindre : farfadets au long nez en forme de racine, fées aux ailes diaphanes, korrigans à la peau couleur réglisse et un petit être boueux que l’enfant ne put identifier. Les contes que sa grand-mère lui racontait à la veillée prenaient vie mais il ne parvint pas à s’en émerveiller. Les dragons étaient encore trop proches et la mine tendue de ses compagnons, en posture d’attente devant l’approche de l’ennemi ne l’encourageait pas à se détendre. Serrant les dents, il tenta d’avancer encore mais son corps à bout de force ne lui répondait plus. Des larmes amères lui brûlèrent les yeux mais il serra furieusement les paupières, il ne voulait plus pleurer. Il voulait seulement fuir toute cette horreur et il ne le pouvait pas ! Il voulait la force de combattre ce cauchemar mais il n’était qu’un enfant faible et blessé. Une larme coula le long de sa joue droite et, impuissant, il crispa les poings dans l’herbe.
Des doigts frais effleurèrent soudain ses cils, puis son front avant de glisser avec douceur sous ses aisselles, le soulevant sans difficultés. Ouvrant les yeux, il fixa avec surprise la créature éthérée qui le portait contre son épaule, fuyant avec lui les dragons. Le sauvant alors qu’il se pensait perdu. Autour d’eux, les habitants de la forêt faisaient de même. Loups et daims couraient côte à côte, une fée volait à tire d’aile derrière une chouette que chevauchait une petite créature formée de brindilles. Les arbres, quant à eux, semblaient tendre leurs branches comme des bras suppliants en direction de l’ouest. Ramenant ses mains douloureuses autour de la nuque de son sauveur, le petit garçon se laissa bercer par le pas régulier de ce dernier et l’odeur légèrement épicée qui émanait de sa longue chevelure couleur de lune.
« Courage, courage ! » murmurait son compagnon d’une voix qui lui évoquait mille clochettes.
Il lui fallut un long moment avant de se rendre compte que l'ouïe lui avait été rendue et qu’il entendait désormais les trilles et les cris paniqués qui provenaient des esprits des bois et des animaux en débâcle. Enfin, la fuite éperdue cessa et tous se regroupèrent dans une clairière, se serrant les uns contre les autres pour se réconforter, leurs différents oubliés le temps d’une trêve. Béryl donna enfin libre cour à son chagrin dans les bras du Sylphe qui l’avait secouru, celui-ci caressant gentiment ses mèches souillées de sueur et de sang.
« Courage, petit d’homme. Courage. »
Lorsque plusieurs jours plus tard, les pieds nus, les vêtements en lambeaux et une affreuse plaie en voie de guérison lui barrant le dos, il rencontra un groupe de réfugiés, il fut incapable de relater ce qu’il s’était passé par la suite. Seuls des souvenirs troubles d’immenses yeux argentés et d’une chevelure de la même couleur brillant doucement dans l’obscurité lui revenaient vaguement.
« Va petit d’homme, » lui soufflait alors une voix cristalline. « Va maintenant. Rejoindre les tiens. Te souvenir de Nii plus tard, petit d’homme ? »
Le monde avait changé, les Humains comme le Petit et le Beau Peuple étaient désormais les proies des dragons. Des vies avaient été impitoyablement brisées arrachées à leur cocon de normalité. Même la pire des guerres que le monde avait vécu jusqu’alors n’avait pas connu ce degré de sauvagerie. Aux Jours Sanglants, succédèrent ceux où l’humanité releva les armes et organisa la résistance. Où magie et armes se dressèrent face aux monstres qui se retirèrent alors dans leur territoire qui s’agrandissait un peu plus chaque jour, la terre morte dont il tirait son nom s’étendant lentement mais sûrement sur la saine Viveterre. Désormais, plus personne ne pouvait prétendre à la sécurité. La menace d’un raid toujours présente, semblable à une épée perpétuellement suspendue au-dessus des territoires toujours libres.
Et l’enfant grandit. Et il n’oublia pas. Ni son village. Ni les dragons. Ni son singulier sauveur, Nii.