Argos

Publié le par Gaëlle K. Kempeneers

Couché sous une barque à la coque brisée, dont le ventre exposé évoque la silhouette d’une baleine échouée sur le banc de sable, j’attends. Depuis combien de temps ? Impossible de calculer les années écoulées. Les chiens, dit-on, n’ont pas la notion du temps mais, à moi, il m’a paru fort long.

Lors du départ de mon maître, j’étais jeune et vigoureux, ma truffe humide humait le vent et mon poil brillait, soigné et brossé avec soin. Je débordais d’énergie et d’un désespoir dévorant que j’éprouve toujours aujourd’hui. Pourquoi m’abandonnait-il ainsi ? Pourquoi partait-il sans moi sur ces flots traîtres et dangereux ? Où s’en allait-il loin de moi ? Je me rappelle avoir tenté de suivre les bateaux à la nage mais, malgré mon endurance, ils étaient bien plus rapides que moi. A bout de forces, j’avais dû renoncer et regagner la rive.

Depuis, j’attends son retour. Au début, les siens m’ont imité mais les hommes ont la mémoire courte et, bientôt, je suis resté seul à guetter mon ami et maître, celui à qui j’ai dédié toute mon affection et ma fidélité. Parfois, son petit vient scruter la mer à mes côtés. Il m’apporte souvent un os à ronger ou un morceau de viande et reste immobile des heures durant, les pieds baignés par les vagues avant de soupirer et de repartir, la tête et les épaules plus basses qu’à son arrivée. Il est doux et bon avec moi, son odeur me rappelle celle de son père. Pourtant, je ne l’ai jamais suivi lorsque, les premiers temps, il tentait de me ramener avec lui à la ville. Celui que j’attends est parti d’ici même, lorsqu’il reviendra, il me trouvera fidèle au poste.

Ulysse. Oh mon maître.

Je ne t’en veux pas de m’avoir ainsi abandonné. C’est juste que je ne comprends pas pourquoi tu m’as laissé derrière. Depuis que je suis chiot, tu m’as emmené partout avec toi jusqu’à ce jour funeste où tu es parti par delà les flots. J’étais ton gardien, ton protecteur, toujours à tes côtés. Le plus fidèle parmi les tiens.

Désormais qui garde tes arrières ? Qui gronde et montre les crocs pour intimider tes ennemis ? Qui donc te protège et t’aime inconditionnellement ?

Lorsque tu es triste qui pose la tête sur tes genoux ? Qui te déride quand tu te laisses aller à cette mélancolie qui t’envahit par trop souvent ? Qui jappe et roule à terre pour jouer, pour te distraire et t’arracher ces rires trop rares, à toi qui est bien trop sérieux ?

Ulysse. Oh mon ami.

Aujourd’hui, plus personne ne me brosse ni ne me lave, à part parfois ton fils. Mais ce dernier a ses propres soucis et il n'a pas toujours la tête à prendre soin d'un vieux chien tout décrépi. Mon pelage se fait rare et la vermine ronge le peu qui en reste. Je me nourris de la pitié de ton petit et des restes que me jettent les pêcheurs au retour de leur journée en mer. Mes crocs et mes griffes sont tombés les uns après les autres. Je ne suis plus le molosse vigoureux que tu as connu mais un vieux cabot édenté et pelé. Ma jeunesse s’est envolée sans que je ne m’en aperçoive, pendant que je guettais en vain ton retour.

Je ne t’en veux pas. Tu es mon ami aux mains si douces et à la voix chaleureuse. Comment pourrais-je te reprocher quoi que ce soit ? Si tu es parti sans moi, je suis sûr que tu ne pouvais agir autrement. Je te fais confiance, Ulysse. Je sais que tu reviendras.

Le vent souffle violemment depuis trois jours, une tempête interminable s’est levée en mer. Les pêcheurs sont restés à terre, ils craignent la colère divine qui anime les flots, et je suis seul sur la plage. Le museau posé sur les pattes, je surveille les vagues violentes qui m’éclaboussent de leurs embruns. Si elles montent plus haut, je n’aurai d’autres choix que de battre en retraite plus loin sur la grève. J’observe anxieusement des planches rouler sur la rive. Un naufrage a dû avoir lieu au large.

Je redresse brusquement la tête, ignorant les protestations de mon échine rouillée par le temps. Les oreilles pointées vers l’avant de mon crâne, il me semble entendre une voix. Ma vue s’éclaircit soudain et, dans les flots déchaînés, il me semble apercevoir une silhouette ballottée entre les vagues. Je frémis et tombe en position d’arrêt tandis qu’une main éthérée se pose sur ma tête.

« Va Argos, » me souffle une voix féminine qui m’évoque mille clochettes cristallines.

Je peux la voir à présent, celle que les hommes appellent Pallas Athéna. Elle est belle, vêtue d’une robe toute simple. Elle rayonne d’une beauté sereine et éclatante mais, à la fois, terriblement distante. Inaccessible et solitaire. Même moi qui ne suis qu’un vieux chien suis touché par sa grâce et oublie l’espace d’un instant le malheureux naufragé.

« Va Argos, » répète-t-elle. « Va, mon bon chien, et accomplis ce pour quoi tu as guetté toutes ces années. »

A ces mots, je sens ma jeunesse enfuie me revenir et je m’élance dans la mer en furie, fendant les vagues comme si ma vie en dépendait. Bientôt, je rejoins l’homme. Juste à temps. A bout de forces, il lâche sa planche de salut et se laisse glisser dans l’onde meurtrière. Je le saisis par le bras, mes dents à nouveau acérées égratignent sa peau halée, à peine couverte de haillons. Aussitôt, une odeur familière me submerge de bonheur. Je gémis de joie en le halant à ma suite vers le rivage.

Ulysse !

Ulysse m’est revenu ! Epuisé, à peine vivant mais il est là !

Cependant, tandis que je le tire sur les galets, mes forces m’abandonnent traîtreusement et mon arrière train s’effondre, sclérosé par la vieillesse qui referme à nouveau ses crocs sur moi. Heureusement, mon compagnon est suffisamment conscient pour se traîner à l’abri des vagues avant de s’effondrer épuisé. Geignant douloureusement, je rampe jusqu’à lui et le pousse de la truffe.

Oh Ulysse ! Tu es enfin revenu ! Toutes ces années d’attente n’ont donc pas été vaines.

Une barbe négligée mange son visage et des rides qui ne se trouvaient pas là de par le passé marque le passage des ans mais son odeur ne me trompe pas. C’est lui ! C’est bien lui ! Enfin, il se redresse tant bien que mal et regarde autour de lui d’un air hébété, incrédule avant de baisser les yeux vers moi comme je jappe pour attirer son attention. L’espace d’un instant, ils restent troubles et une douleur pire que la mort me perce le cœur. Il ne me reconnaît pas. Pire, peut-être même ne se souvient-il pas de moi ?

Et puis, il tend la main vers moi sans oser me toucher. Tendant le cou, je lèche avec ferveur les doigts tremblants.

Oui, Ulysse. Oui, mon ami. Tu es enfin rentré à la maison. Tu es chez toi à présent. Je t’ai enfin retrouvé, tout va redevenir comme avant.

Avec une plainte inarticulée, il se penche vers moi.

« A… Argos… » réussit-il à souffler.

Des larmes coulent le long de ses joues avant de se perdre dans sa barbe. Je lape les traits salés dans une tentative de les effacer mais d’autres suivent bientôt, inépuisables.

Ne pleure pas. Je t’en prie, mon ami, ne sois pas triste.

Il me soulève comme il peut et m’installe sur ses genoux, se balançant au rythme des sanglots qui secouent son torse. J’ignore les épreuves qu’il a traversées mais sa détresse me fait mal comme un javelot planté entre mes côtes.

« Par les dieux… » murmure-t-il d’une voix brisée. « Par les dieux… Je suis rentré à la maison… Chez moi ! Mon bon Argos… Mon beau… Que t’est-il arrivé. Oh je… Oh mon Argos… »

Ses propos ne sont pas cohérents mais je sens les émotions qui le secouent violemment et en dessous, le soulagement immense qui le submerge. Ulysse est rentré à la maison, mon maître est enfin de retour. A nouveau, une main se pose sur ma tête. Athéna s’est agenouillée à nos côtés et le regarde tristement avant de se tourner vers moi.

« Tu as joué ton rôle, cher, cher Argos. Tu as sauvé ton maître et l’as ramené en terre d’Ithaque. Tu peux te reposer. Maintenant, tout ira bien. »

Me reposer

Quelle étrange idée. Il est enfin là et pour la première fois depuis trop longtemps, je me sens vivant… heureux. Comme de par le passé, ses doigts ont trouvé ce point à la base de mon crâne qui me fait pendre la langue de contentement et gémir de bien-être. Cela faisait si longtemps. Je nage dans le bonheur le plus complet, d’autant plus que mon ami a enfin cessé de pleurer. Il me garde pourtant sur ses genoux, caressant mon pelage rongé par la vermine avec une ferveur presque religieuse.

« Argos… Mon fidèle Argos. Pourras-tu jamais me pardonner ? »

En réponse, je lui lèche les mains. Cesse donc de te tourmenter avec des questions aussi stupides ! Je ne t’en veux pas, ton retour répare bien toutes les fautes que tu t’imagines avoir commises. Je suis excité comme un chiot, pourtant, la fatigue insidieuse s’insinue en moi. Quel mal y aurait-il à fermer juste un instant mes paupières pendant que tu me parles tendrement ? Tu ne vas pas disparaître, n’est-ce pas ?

« Dors, Argos… Dors mon ami. »

Je l’entends murmurer mais sa voix semble venir de si loin et je suis si las.

« Dors… C’est mon tour de veiller… »

Je suis heureux, les mots de mon maître me bercent et je m’enfonce lentement dans le sommeil.

 

 

*****

 

Une mini nouvelle qui prend place dans le cycle de nouvelles sur la mythologie de la grèce antique que j'écris peu à peu... bon, je verse peut-être un peu dans le pathos quand même...

(nouvelle proposée il y a quelques années à un AT d'Outremonde mais refusée. ^^;;; )

bonne lecture !

Publicité

Publié dans Nouvelles

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article