Nim

Où on commence l'histoire sous de mauvais augures :

 

 

— Ne te sauve pas, petite sœur ! 

Harponnée par la voix qui résonne dans son esprit, Nim s’immobilise au milieu de la rivière. Ses pieds nus glissent sur les galets tandis qu’elle opère une volte-face un peu brouillonne. Son poursuivant se tient sur la rive, le glaive à la main. Arme dont il ne s’est pas encore servi malgré toutes les occasions qui se sont présentées à lui de la frapper dans le dos.

Ils me veulent vivante ! réalise-t-elle sans savoir si elle doit s’en réjouir.

Une fumée noire s’élève du campement tandis que des cris de terreur résonnent. Maudits Riourk-Hans ! Maudits barbares !

 

 

Où un marché est passé dans lequel Nim est la marchandise et ça ne plait pas à tout le monde :

 

 

 

Elle pousse un cri lorsque des bras l’arrachent à sa monture. Les guerriers ont laissé passer son père qui la serre contre lui.

— Vous n’avez pas le droit ! crie Akta.

Akta aux cent cicatrices. Akta qui a chevauché et s’est battu si sauvagement que sa légende s’est propagée de khan en khan.

Akta. Si fier de sa fille qui sait virevolter et danser sur le dos des chevaux presque sauvages.

Akta, enfin, l’éclopé. Qui a perdu le combat de trop et qui ne pourra jamais plus galoper sous le vent de la plaine. Incapable, désormais, de protéger sa précieuse perle.

Sa Nim. Sa petite fille.

— Ce n’est qu’une enfant ! Vous ne pouvez pas la sacrifier comme ça !

Nim le laisse la soustraire aux regards des soldats et enfouit son visage dans la tunique de peau aux odeurs si familières. Autour d’elle des voix s’élèvent pour exhorter Akta à la raison. Cachée dans l’étreinte paternelle, elle laisse échapper les pleurs qu’elle ne parvient plus à retenir. Là, elle peut rester encore un peu une petite fille. Une enfant, protégée par ses parents et à qui rien ne pourra arriver. Mais elle a elle-même décidé de son destin. Elle ne peut rester indéfiniment cachée. L’adolescente frotte son visage contre son torse, essuie ses larmes avant de lever la tête.

— Tout va bien, baba ! Le roi a sans doute juste besoin de quelqu’un pour lui dresser un chien.

Elle se force à sourire.

— Tu sais comment sont ceux des villes !

Pris de court, son père cesse sa diatribe et la fixe, désarmé. Elle lui rend son regard avec toute sa conviction que tout se passera bien. Et puis, il lui reste encore près de quatorze journées à passer auprès des siens avant que le lama ne se présente à eux. Les prêtres possèdent la réputation de se montrer d’une intransigeante neutralité envers les problèmes temporels qui gouvernent la vie des âmes mortelles. Ils ont le devoir, lorsqu’un contrat est passé en leur présence de s’assurer qu’aucune des parties ne sera lésée.

Ils me veulent vivante, se répète-t-elle, une drôle de sensation au creux du ventre. Ils me veulent vraiment, au point de conclure, enfin, la paix avec mon peuple en échange de... de juste moi.